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Au début de mars dernier, le théâtre La Chapelle – Scènes contemporaines présentait la pièce Ivresse. Cette création des Productions Quitte ou Double, qui a obtenu sa large part d’approbation du public et de la critique, dresse le portrait d’une société dans laquelle le système économique et les nouvelles technologies emprisonnent (et empoisonnent) subtilement les rapports humains, où l’amour devient un accessoire servant uniquement à répondre à des besoins individuels. Le texte percutant de l’auteur allemand Falk Richter, combiné à la mise en scène inventive de la directrice artistique Mirelle Camier, n’a laissé personne indifférent; un spectacle aussi immersif que troublant. Dans le cadre de nos entrevues créatives, Mireille est venue rencontrer l’équipe de Mademoiselle Rouge afin de discuter création en général, mais aussi des mécanismes et enjeux liés à la créativité.

 

MR : D’entrée de jeu, dans ta jeunesse, qu’est-ce qui t’a poussé vers le théâtre ? Est-ce que tes parents encourageaient fortement l’expression artistique ?

MC : Mes parents nous ont toujours encouragés à nous exprimer et chez nous la culture tenait une place importante dans la famille. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attiré par les communications, plus spécifiquement par la prise de parole. J’étais toujours la première à me lancer lorsque nous devions présenter des exposés oraux. L’expression artistique a toujours été une évidence pour moi. J’étais également une jeune fille qui adorait s’impliquer dans de multiples projets autant à l’école que dans ma communauté. Donc, quand il a fallu choisir une orientation de carrière, le théâtre s’est aisément imposé. C’est la portée sociale, historique et collective de cette forme d’art qui a fait que le théâtre a obtenu la première place dans mon cœur !

 

MR : Si tu avais à donner une définition à la créativité, quelle serait-elle ?

MC : Ouf ! C’est une question difficile. En ce qui me concerne, la créativité, pour moi, c’est d’inventer de nouveaux passages, de nouvelles manières de faire, de s’exprimer, d’explorer des sentiers inconnus, rarement arpentés, du moins. Dans toutes mes créations, j’essaie d’éviter le plus possible les lieux communs. Au fond, pour emprunter un langage « entrepreneurial », j’essaie d’innover, de sortir des sentiers battus. Faire preuve de créativité, c’est tenter de créer quelque chose qui n’a pas encore été fait.

 

MR : Lorsque tu es mode créatif, de quelle manière surgissent les idées ? Par exemple, dois-tu te réserver du temps précis pour créer ?

MC : Puisque je suis foncièrement une personne hyperactive qui fait beaucoup de choses en même temps, lorsque je tente de trouver une idée de mise en scène, je dois me réserver du temps dans mon horaire chargé. J’essaie donc de me discipliner pour aménager ces plages créatives. De temps à autre, je dois aussi me couper momentanément du monde extérieur afin de réfléchir. Les rencontres avec les collaborateurs, comédiens et partenaires m’inspirent aussi. Bref, c’est une sorte d’instinct que je qualifierais de « rationnel » qui permet de m’imposer ces pauses afin de faire place à des espaces de créativité. Et pour ma part, c’est lorsque je suis enthousiaste que les idées viennent.

 

MR : Quels sont les thèmes ou les sujets qui t’inspirent le plus ?

MC : L’empathie est clairement mon sujet de prédilection. La capacité de se mettre dans la peau des autres est vraiment un sujet qui m’inspire. Mes créations sont toujours ancrées dans l’ici et maintenant, mais avec en toile de fond, l’humain et sa capacité à être empathique. Les enjeux sociopolitiques m’intéressent aussi beaucoup.

 

MR : Selon toi, est-ce que tout le monde peut être créatif ?

MC : Oui, sans aucun doute, et ce, même si certains, en raison de leur origine ou encore de par leur rang social, peuvent être plus favorisés. C’est certain que si des individus baignent très tôt dans un univers culturel fécond, la probabilité qu’ils soient attirés par l’art, la culture et la création sera beaucoup plus forte. Par contre, pour avoir travaillé régulièrement avec une clientèle issue de milieux défavorisés dans le cadre de projets théâtraux, je dois avouer que même si ces personnes n’ont pas eu de contacts significatifs et constants avec l’art, ils réussissent souvent à être drôlement créatifs, comme si enfin, on leur donnait le droit de l’être. Ça donne des moments vraiment touchants.

 

MR : La créativité, ça peut s’enseigner ? Est-ce que ça s’apprend ?

MC : Oui, tout à fait, mais pour en faire une carrière professionnelle, pour devenir un créateur accompli, il faut, en plus d’être créatif, avoir une discipline de fer et une rigueur de tous les instants. Il y a un je-ne-sais-quoi de très « entrepreneurial » dans le désir de devenir un artiste professionnel. Je dois porter plusieurs chapeaux en tant que directrice artistique des Productions Quitte ou Double : création, administration, gestion de projet, psychologie, tout y passe ! Donc, être créatif, oui, ça s’apprend, mais devenir un artiste professionnel, c’est une toute autre paire de manche.

 

MR : Quelles sont les ambitions artistiques qui t’anime et ta vision d’avenir pour les Productions Quitte ou Double ?

MC : Eh bien, pour moi, ce serait de concevoir toujours plus de shows. Ce serait aussi d’inventer, dans la mesure du possible, une nouvelle façon d’imaginer la mise en scène tout en poursuivant la mission pour laquelle Quitte ou Double existe : redéfinir le rapport avec le spectateur tout en créant une expérience collective mémorable. Dans un monde férocement individualiste, ce contact privilégié dans un espace public, tel qu’une simple salle de théâtre, prend à mon avis de plus en plus son sens.

 

MR : Est-ce qu’il y a des artistes, des créateurs, pour qui tu as un profond respect ?

MC : Rapidement comme ça, sans trop réfléchir, je dirais que mon peintre préféré est Martin Bureau. J’adore les dramaturges québécois Daniel Danis et Olivier Choinière. J’adore aussi la metteure en scène et tout l’être humain que représente Brigitte Poupart. Le metteur en scène italien Romeo Castellucci est aussi l’une de mes plus importantes influences tout comme le groupe performatif berlinois Gob Squad. En cinéma, j’ai eu le coup de foudre pour le film de la réalisatrice Maren Ade intitulé Toni Erdmann. Pour ce qui est de la musique, je dois avouer que lorsque j’en écoute, c’est que je suis en période introspective, mais j’aime définitivement Leonard Cohen, Marie-Jo Thério et Agnes Obel. Lorsque je suis en mode festif, il n’y a rien pour égaler Daft Punk !

 

On a assisté à la soirée-bénéfice des Productions Quitte ou Double et, par le fait même, au spectacle Ivresse et le talent créatif de Mireille Camier ne fait absolument aucun doute… et elle n’en est qu’aux balbutiements de sa carrière. Pas de doute, on suivra sa trajectoire avec le plus grand intérêt. Ce fut une rencontre des plus enrichissantes avec cette sympathique artiste. On lui souhaite une très longue vie créative !

 

Productions Quitte ou Double

Brigitte Poupart

Martin Bureau

Gob Squad

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